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Ibn Khaldoun (1331-1406), historien maghrébin, a été l'un des premiers théoriciens de l'histoire des civilisations. Arnold Toynbee dit de lui qu'il a "conçu et formulé une philosophie de l'Histoire qui est sans doute le plus grand travail qui ait jamais été créé par aucun esprit dans aucun temps et dans aucun pays."
"Vérifier les faits
investiguer les causes"
Dans la Muqadimma, introduction en trois volumes de son Kitab al-'Ibar (Histoire des Arabes, des Persans et des Berbères), Ibn Khaldoun écrit: "J'ai suivi un plan original pour écrire l'Histoire et choisi une voie qui surprendra le lecteur, une marche et un système tout à fait à moi (...) en traitant de ce qui est relatif aux civilisations et à l'établissement des villes". Il est conscient que sa démarche novatrice qui rompt avec l'interprétation religieuse de l'histoire: "Les discours dans lesquels nous allons traiter de cette matière formeront une science nouvelle (...) C'est une science sui generis car elle a d'abord un objet spécial: la civilisation et la société humaine, puis elle traite de plusieurs questions qui servent à expliquer successivement les faits qui se rattachent à l'essence même de la société. Tel est le caractère de toutes les sciences, tant celles qui s'appuient sur l'autorité que celles qui sont fondées sur la raison." Tout au long de son oeuvre, il souligne la discipline à laquelle doivent s'astreindre ceux qui exercent le métier d'historien: l'examen et la vérification des faits, l'investigation attentive des causes qui les ont produits, la connaissance profonde de la manière dont les événements se sont passés et dont ils ont pris naissance."
"Les empires
durent environ 120 ans"
Ibn Khaldoun n'a le loisir d'étudier que le monde arabo-musulman (l'Andalousie, le Maghreb, le Machreq). C'est donc dans ce cadre limité qu'il élabore sa théorie cyclique des civilisations rurales ou bédouines ('umran badawi) et urbaines ('umran hadari). Pour lui, les civilisations sont portées par des tribus qui fondent dynasties et empires." Les empires ainsi que les hommes ont leur vie propre (...) Ils grandissent, ils arrivent à l'âge de maturité, puis ils commencent à décliner (...) En général, la durée de vie [des empires] (...) ne dépasse pas trois générations (120 ans environ)."
Ibn Khaldoun, conseiller auprès de deux sultans maghrébins, grand juge (cadi) au Caire, put observer de l'intérieur l'émergence du pouvoir politique et sa confrontation à la durée historique. Ibn Khaldoun est considéré comme l'un des fondateurs de la sociologie politique.
Sources: Discours sur l'histoire universelle (Al Muqadimma), par Ibn Khaldoun, traduit de l'arabe par Vincent Monteil (Paris/Arles, Sindbad/Actes Sud, 3e édition, 1997) et Ibn Khaldoun: naissance de l'histoire, passé du tiers monde, par Yves Lacoste (Paris, François Maspero, 1978, réédité chez La Découverte, 1998).
A la même période l’an prochain (mars 2006), sera célébré le 600ème anniversaire de la mort de l’un des plus grands penseurs de l’histoire : Abd al-Rahman Ibn Mohammad plus généralement connu sous le nom d’Ibn Khaldoun (Tunis 1332- Le Caire 1406).
Introduction
Originaire du Yémen, la famille d’Ibn Khaldoun immigre d’abord à Séville où elle occupe d’importantes fonctions politiques. Après la chute de Séville (1248), obligée de s’exiler, elle s’établit à Tunis auprès des princes Hafsides qui lui confient de hautes responsabilités. C’est dans cette ville, le 27 mai 1332, qu’Ibn Khaldoun voit le jour. Il fut à la fois homme politique et historien. Après avoir mené une vie diplomatique mouvementée au service de différents souverains, il décide d’effectuer un retrait et commence à rédiger plusieurs ouvrages, fruits de ses recherches et lectures tout autant que de son expérience personnelle. C’est en 1406, le 17 mars, qu’il meurt assassiné au Caire.
"son oeuvre m’interpelle et m’intéresse."(rabah kaddouri)
D’une part, elle m’interpelle par rapport à sa modernité scientifique. En effet, Ibn Khaldoun 1) conçoit l’histoire en tant que science ; 2) développe des concepts tels « l’umran » et « l’asabyia » qui semblent provenir non pas du 14ème siècle mais de la sociologie moderne, fondée au 19ème siècle ; 3) pense l’histoire des civilisations et les causes de leurs grandeurs et décadences. Pour Fernand Braudel « Ibn Khaldoun (...) a été l’un des premiers théoriciens de l’histoire des civilisations1 », et Arnold Toynbee dit de lui qu’il a « conçu et formulé une philosophie de l’Histoire qui est sans doute le plus grand travail qui ait jamais été créé par aucun esprit dans aucun temps et dans aucun pays2 . »
D’autre part, son oeuvre m’intéresse car elle rappelle à quel point la présence d’une partie importante des Musulman-e-s en Europe de l’Ouest3 -depuis la chute de Grenade (Espagne 1492)- résulte de cette période, qu’Ibn Khaldoun a finement analysée.
I. Muqqaddima : une oeuvre originale d’une incroyale modernité scientifique
Ibn Khaldoun a pleinement conscience qu’il produit une oeuvre originale. Dans la Muqqadima -introduction en trois volumes de son Kitab al-’Ibar (Histoire des Arabes, des Persans et des Berbères)- il écrit : « J’ai suivi un plan original pour écrire l’Histoire et choisi une voie qui surprendra le lecteur, une marche et un système tout à fait à moi (...) en traitant de ce qui est relatif aux civilisations et à l’établissement des villes ». En conséquence il affirme : « Les discours dans lesquels nous allons traiter de cette matière formeront une science nouvelle (...) 4 ».
La Muqaddima, œuvre principale d’Ibn Khaldoun, retrace l’histoire de la civilisation maghrébine du 14ème siècle et témoigne de sa complexité, sur le plan des techniques, du savoir ou des formes de gouvernement. De son analyse émergent deux concepts fondamentaux : l’umran et l’asabyia. L’umran désigne les phénomènes humains, la civilisation, la société, tout ce qui caractérise les organisations humaines dans les aspects de leur vie matérielle :
« la vie sauvage, l’adoucissement des moeurs...les divers genres de supériorité que les peuples obtiennent sur les autres...les occupations auxquelles les hommes consacrent leurs travaux et leurs efforts 5 ».
Mais l’umran est également désigné à travers ses aspects sociaux, culturels et spirituels :
« La religion, la cité, le domicile, la puissance, l’abaissement et l’accroissement de la population, sa diminution, les sciences et les arts (...) Enfin, tout ce que la nature des choses peut opérer dans le caractère de la société 6 ».
L’umran peut être urbain (umran hadari) ou rural (umran badawi). La majorité de la population vit cependant dans l’umran badawi, dont l’umran hadari n’est qu’un prolongement. Il semble en quelque sorte y avoir une interprétation évolutionniste et hiérarchique de ces deux modes de vie :
« La civilisation de l’umran hadari marque le plus haut degré du progrès auquel un peuple peut atteindre : c’est le point culminant de l’existence de ce peuple et le signe qui en annonce la décadence. L’umran hadari, état auquel aboutit l’umran badawi, la royauté, le peuple et tout ce qui marque dans la société humaine ont un temps limité pour exister, à l’instar de chaque individu d’entre les êtres créés7 ».
L’asabyia, souvent traduit par « esprit de corps », est cette « force motrice » qui permet à un groupe humain organisé de se reproduire. Le concept est forgé dans l’histoire des Etats maghrébins du Moyen-Age et ne vaut que pour eux. C’est bien ce principe qui accompagne chez Ibn Khaldoun le mouvement des sociétés maghrébines de cette époque (le passage des campagnes à des cités organisées et riches) et leur reproduction (succession de période d’ascension-déclin) sur le temps long.
En effet, son analyse des sociétés musulmanes en déclin du 14ème siècle (en particulier du Maghreb) est une analyse historique d’une étonnante modernité scientifique. Ibn Khaldoun non seulement convoque les connaissances rationnelles de son temps (philosophie, mathématique,...), mais il n’hésite pas à en fonder une nouvelle (l’histoire conçue comme science) dans le but d’identifier les causes à l’origine du déclin des sociétés nord-africaines. Il n’hésite pas non plus à critiquer sévèrement ses prédécesseurs pour ne pas avoir pris conscience de la nécessité de fonder une nouvelle façon de penser certaines réalités auxquelles les sociétés musulmanes étaient confrontées. Ainsi Ibn Khaldoun nous enseigne non seulement qu’il n’y a pas de réponses simples dans ce domaine (les causes du déclin d’une société sont multiples), et qu’il est donc nécessaire de convoquer plusieurs niveaux de connaissance (psychologie, sociologie, économie, histoire, ...), mais il nous enseigne surtout que si les connaissances contemporaines sont insuffisantes pour résoudre certaines questions fondamentales, il est dès lors indispensable de les critiquer et de s’en libérer, pour en penser de nouvelles.
L’usage de la raison critique est au fondement de son oeuvre. Concevant l’histoire en tant qu’outil d’analyse scientifique « sui generis », Ibn Khaldoun formule avec précision son objet d’étude ainsi que le but qu’elle poursuit. Il écrit : « C’est une science sui generis car elle a d’abord un objet spécial : la civilisation et la société humaine, puis elle traite de plusieurs questions qui servent à expliquer successivement les faits qui se rattachent à l’essence même de la société. » Aussi, la démarche rationnelle d’Ibn Khaldoun, en procédant à « l’examen et la vérification des faits, l’investigation attentive des causes qui les ont produits, la connaissance profonde de la manière dont les événements se sont passés et dont ils ont pris naissance8 », démontre bel et bien l’incroyable modernité scientifique de sa pensée.
III. En plus d’être moderne, l’oeuvre d’Ibn Khaldoun analyse une phase de l’histoire dont l’évolution se traduit aujourd’hui par la présence massive des Musulman-e-s en Europe
Enfant et adolescent, j’ai parfois entendu les adultes évoquer son nom dans des termes très élogieux, avec fierté (ce qui est légitime), mais aussi avec arrogance (ce qui est moins légitime), du genre : « Nous les Musulmans nous sommes à l’origine des sciences modernes ». Ou encore « La civilisation islamique a été... ». Une telle posture, qui ne conjugue l’histoire qu’au passé, avec nostalgie, sert fatalement de refuge pour ne pas affronter les questions présentes, et conduit ainsi à l’immobilisme. L’oeuvre d’Ibn Khaldoun enseigne, au contraire, que l’histoire avance irrémédiablement et qu’elle n’hésite pas à exclure les femmes et les hommes, les sociétés, les cultures... qui ne font que l’évoquer, adoptant une attitude victimaire, et refusent de s’y engager. Cette pente (à savoir l’immobilisme) qui conduit vers la sortie de l’histoire, Ibn Khaldoun l’a finement analysée.
Plutôt que de servir à glorifier un passé révolu, son oeuvre peut aujourd’hui servir, notamment, à mettre en lumière les raisons historiques qui ont produit l’émigration économique de millions de Maghrébin-e-s vers l’Europe de l’Ouest. Pour cela il est nécessaire tout d’abord que l’oeuvre d’Ibn Khaldoun soit enfin reconnu, étudié et enseigné, non plus uniquement individuellement par les plus grands penseurs de notre époque (F. Braudel, A. Toynbee,...), mais également au sein d’institutions, telles que les Universités, mais aussi les manuels d’histoire et de sociologie9.
Son travail (trop longtemps oublié) sur les causes du déclin des sociétés d’Afrique du Nord, fournit un éclairage historique unique sur la période précédant la colonisation européenne du Maghreb. Une colonisation qui est probablement l’une des principales causes à l’origine de l’immigration maghrébine en Europe. Connaître cette période permet de mieux se situer dans l’histoire, avec plus de précision, en ayant à l’esprit qu’il y a tout d’abord eu « déclin », ensuite « colonisation » et puis « émigration ».
Ainsi son oeuvre rappelle que la présence massive des ces femmes et de ces hommes, aujourd’hui européen-ne-s à part entière, résulte de cette période cruciale, c’est-à-dire de cette période où les sociétés magrhébines ont commencé à basculer hors de l’histoire.
Aussi, au moment où les citoyen-ne-s de confession musulmane s’interrogent avec force sur la manière de retrouver (ou de se ré-approprier) une place dans l’histoire, sans pour autant perdre les fondements de leur identité, l’oeuvre d’Ibn Khaldoun est probablement incontournable. Elle incarne l’idée qu’il est possible d’être tout à la fois un penseur libre, acteur de son histoire, et cela en restant fidèle aux fondements de son identité. Ibn Khaldoun etait musulman (il fut aussi Grand Cadi Malékite d’Égypte) et cette qualité ne l’a point empêché d’analyser à la fois scientifiquement et librement ses sociétés contemporaines.
IV. Un anniversaire susceptible de symboliser la réouverture des portes de l’Histoire
Le 600ème anniversaire de sa mort peut constituer une occasion exceptionnelle de (re)découvrir, partager et débattre de l’oeuvre et de la pensée d’Ibn Khaldoun. Les colloques, conférences, séminaires, voyages dans les villes où il a séjourné (Grenade, Fès, Tlemcen, Tunis, Caire, etc.), expositions, concerts, débats, articles, livres, films, etc., en tous genres, ne seront probablement pas de trop pour célébrer, sous toutes ses facettes, un tel événement. |