23/12/2005 - LE MONDE ARABE/HISTOIRE/CULTURE/CIVILISATION/SCIENCES 8
LA MECQUE
A l'origine, la ville n'est qu'une tribu fixée, avec, aux alentours, sa clientèle.
Elle est bien située, à 80 km de la mer, dans la gorge d'une chaîne montagneuse, dans un monde désert de 300 000 km2 où les hommes sont rares et les conditions d'existence périlleuses.
Par son histoire et sa position, elle se distingue, déjà, comme un centre commercial et comme un sanctuaire.
Lieu d'entrepôt et de translation de marchandises, La Mecque avait commencé, à la fin du VIe siècle, à affréter elle-même les caravanes qui, à travers de multiples territoires de tribus, sur près de 2 000 km, parcouraient d'un bout à l'autre l'ancienne route de l'encens. Cette évolution semble avoir été à l'origine de mutations sociales et économiques accélérées que certaines fractions de la tribu surent maîtriser, tandis que d'autres, quasiment exclues du grand trafic caravanier, se laissaient marginaliser.
Le phénomène urbain altère déjà les habitudes : les propriétés sont plus facilement fractionnables, les femmes sont plus isolées et moins libres de leurs allers et venues.
Bien protégée et incontournable, La Mecque est un lieu de passage obligé et une relâche privilégiée. Sur le chemin du Yémen à la Palestine, de l'Éthiopie au Golfe persique, la ville voit passer les caravanes et leurs précieux chargements : épices, encens, soieries, bois précieux, armes, perles, ivoire et esclaves. Elle spécule sur des trésors qui voyagent depuis la Chine, le Soudan, les Indes, et jusqu'en Méditerranée où l'on en fait grand usage et où ils seront âprement renégociés.
Il faut imaginer les fièvres, les fortunes engagées, les impatiences, mais également les réseaux de relations et d'échanges qu'engendrent ces activités.
Dans cette ville le commerce est intense, mais on y prie avec autant d'application.
La Mecque d'avant l'Islam est déjà un haut lieu de vénération, un sanctuaire, où se croisent juifs et chrétiens, polythéistes, mazdéens... Le pluriel traduit à peine le foisonnement des croyances. Le christianisme et le judaïsme de ce siècle sont loin de présenter les belles unanimités d'aujourd'hui : les sectes monothéistes pullulent au sein de chaque religion, elles se connaissent, se font la guerre, se reconnaissent, se comparent, s'empruntent quelques idées au passage et au besoin. Les polythéistes ne sont pas en reste et les syncrétismes sont déjà à l'œuvre : le bricolage religieux bat son plein.
Ainsi, à La Mecque, le panorama religieux et ethnique, la quête du sens de l'existence, le foisonnement des réponses invitent à toutes les comparer, et à défaut d'être convaincu, d'en adopter plusieurs.
Le voyageur désireux de pratiquer l'offrande avait le choix entre 400 idoles. Plus d'idoles que de jours de l'année, certaines rappellent étrangement les dieux grecs, d'autres les divinités perses… l'une s'appelait Allât, l'autre Allah (littéralement, Dieu) mais il n'a pas encore la prééminence et, en ce temps, on lui attribue même une descendance.
Nombre de rites que le pèlerinage musulman codifia plus tard appartiennent à ce moment. La Kaaba, enceinte de pierre avec dans un angle, la Pierre noire – probablement une météorite – est alors vénérée et les croyants tournaient, comme aujourd'hui, sept fois autour dans le sens contraire des aiguilles d'une montre.
La Mecque est une foire des choses et une féerie de doctrines. Un hâvre de retraite où plusieurs fois l'an, la trêve autorisait tous les bénéfices matériels et toutes les controverses religieuses.
Les orateurs et les poètes sont les seuls à s'affronter : par l'éloquence. Les joutes oratoires affinent les propagandes : on vante sa tribu dans la rime que choisit l'adversaire et il faut le terrasser par la réplique, la hauteur des sentiments, l'éloquence.
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